Les besoins contradictoires de la mondialisation libérale

Publié le par SAYONCOUL

La mondialisation est un  phénomène complexe qui suscite admiration et inquiétude au sein des cercles de réflexion. Le caractère multidimensionnel de ce processus, qualifié d’irréversible, le rend difficile à cerner dans une définition.  Mais elle est fréquemment utilisée pour désigner la libéralisation des échanges, des investissements et des flux de capitaux ainsi que l’importance croissante de tous ces flux et de la concurrence.[1] Il désigne, selon le FMI, « un mouvement d’intégration des économies dans le monde entier au moyen des flux financier et d’échanges commerciaux ». Enfin, il évoque sous un angle purement sociologique l’existence d’un système de relation sociale comprenant tous les peuples.[2]  Dans tous les cas, il implique le déplacement progressif des centres de décisions traditionnels vers le nouveau marché mondial et l’accentuation de l’interdépendance entre les Etats.  

Les origines de la mondialisation sont étroitement liées avec celles de la révolution industrielle qui a induit des changements spectaculaires dans les modes de production en favorisant le passage d’une économie traditionnelle assez statique à une économie manufacturée progressive. Les bienfaits de la révolution industrielle ont permis économies de produire plus et il faut fallait trouver des moyens pour écouler ces excédants de production. Les innovations en matière de transports allaient permettre de conquérir de nouveaux marchés.   C’est dans ce sens que la conquête coloniale a été engagée par les puissances industrielles pour à la fois obtenir de nouvelles de ravitaillement en matière première afin de soutenir la révolution en cours et de nouveaux marchés. Par ailleurs, le contexte idéologique de cette époque caractérisé par la philosophie mercantiliste était favorable à une évolution. Le mercantilisme appelait, par exemple, «chaque pays à avoir la population la plus nombreuse possible, à ce qu’elle soit entièrement au travail, et à ce que les salaires soient le plus bas possible, que l’on puisse par conséquent vendre à l’étranger, vente qui assurera l’importation de l’or ».[3]   la même époque le philosophe allemand Emmanuel KANT présente sa vision de la société internationale, composée d’Etats souverains entretenant des rapports de coexistence pacifique.[4] Cette première phase de la mondialisation se poursuit jusqu’ aux premières et secondes guerres mondiales qui ont  favorisé le retour au protectionnisme. La seconde étape de la mondialisation intervient après la seconde grande guerre dans un contexte de reconstruction. Elle verra la mise en place des premières assises du processus de libéralisation des échanges commerciaux  internationaux avec l’adoption du GATT en 1948 entre les Etats –unies et quelques pays industrialisés de l’époque. Le dessein d’instaurer une nouvelle gouvernance mondiale conduira à la création d’autres instituions internationales comme l’organisation des nations unies,  celles de Betton Woods (FMI et Banque internationale pour la reconstruction et le développement qui deviendra par la suite la Banque mondiale) et l’organisation internationale du travail créée en 1919 en tant que composante autonome deviendra une institution spécialisée de l’ONU. Durant cette période de l’après guerre le processus de mondialisation va se glisser dans les rivalités entre bloc Est et ouest pour avoir le contrôle du monde. Les pays en développement fraîchement indépendants feront l’objet de toutes les convoitises de part et d’autre. Les américains par exemple mettront en place une stratégie de développement pour les pays du tiers monde basée sur le libéralisme avec l’aide public au développement pour accélérer le «take off » ou le décollage économique selon la théorie de Rostow.[5]  Cette seconde phase de la mondialisation a offert un développement relativement équilibré des Etats avec la recherche de plus de justice sociale. Après une période sombre de crise dans les années soixante dix, le processus de la mondialisation entrera dans un nouveau tournant avec notamment la fin de la guerre froide marquant le triomphe du capitalisme libérale et l’apparition de nouvelles technologiques de communication. Cette étape est celle que nous vivons maintenant et elle est la plus virulente avec l’ouverture sans précédant des échanges commerciaux et la libre circulation des capitaux.  La guerre froide étant terminée le capitalisme libéral a désormais libre voie pour s’étendre dans le monde entier. Ce projet a été confié aux institutions de Bretton Woods et il a été appelé par   l’économiste américain John Williamson le « Consensus de Washington »[6]. Cette appellation désignait initialement un ensemble de mesures visant à aider les pays d’Amérique latine de résoudre le problème l’endettement et favoriser le retour des capitaux étrangers mais il ne tardera pas à vite devenir un projet pour tous les pays en développement. La mise en œuvre de ce programme a abouti à des résultats biaisés et a conduit la crise asiatique dans les années 1990-1997. Cette crise a permis de mettre à jour les défaillances de la nouvelle mondialisation en matière sociale. Le programme sea légèrement amendé sans être totalement remis en cause comme en témoigne le » consensus de Monterrey » et le concept de bonne gouvernance.  Quelques années après la naissance de l’organisation mondiale en 1995 à la place du GATT, la croissance du commerce mondiale bat tous les records avec une augmentation de 11%. Ce dynamisme s’est  accompagné d’une insertion accélérée des pays en développement dans les échanges  mondiaux.[7] La mondialisation arrive donc à satisfaire aux besoins de croissance économique mondiale. Mais elle laisse augmentée les besoins sociaux qui restent pour la plus part insatisfaits par le marché. Elle suscite donc des  besoins antagoniques auxquels elle porte une attention différente. Les besoins de croissance reçoivent un traitement privilégié voire prioritaire (Section 1)  tandis que les besoins sociaux sont laissés pour compte (section 2).

Section 1 : La recherche de la croissance économique 

La mondialisation implique la recherche incessante de la croissance économique  à tel point que l’objectif du développement[8] tend à se réduire aux chiffres de celle-ci. Parle-t-on maintenant d’économie de la croissance par opposition à une économie endogène axé sur l’investissement dans le capital humain. En effet, la croissance économique est « un phénomène économique quantitatif, donc mesurable, caractérisant l’augmentation des richesses produites par un pays sur une période donnée ».[9] En d’autres termes, il correspond à « l’évolution à moyen et long terme du produit total et surtout  par tête dans une économie donnée ». Elle est au cœur de tout le processus de la mondialisation en plaçant les économies et les acteurs économiques dans une course sans fin pour la performance.

Pour assurer une croissance économique continue les Etats et les entreprises doivent veiller à être compétitifs pour faire face à la concurrence. Ce qui implique la mise en œuvre des réformes structurelles de la part de l’Etat (§1) et des changements profonds et constants dans les modes de production des entreprises (§2).       

§1.  Des réformes structurelles pour plus de libéralisme :

La mondialisation introduit un changement profond dans le rôle de l’Etat. Elle marque le recul de l’Etat providence qui s’était développé dans les années qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale. La crise des années soixante s’est soldée par une remise en cause de l’interventionnisme étatique ; les politiques économiques keynésiennes qui  avaient favorisé l’émergence de l’Etat providence commençaient à toucher leurs limites et les politiques monétaristes qui ont pris la relève pour une sortie de crise ont orienté les nouvelles économies vers plus de soutient à l’offre qu’à la demande.[10] Les politiques sociales menées par l’Etat sont accusées inflationnistes et sources de déficits budgétaires et nuisibles à la concurrence.[11]  Des réformes structurelles sont désormais ouvertement réclamées par les institutions internationales financières et par l’OMC pour favoriser la libéralisation des échanges. Dans cette perspective, les pays en développement seront incités voire contraints par la Banque mondiale et le FMI à emprunter le train du libéralisme économique comme solution à leurs difficultés. Ainsi, parmi les dix commandements du « Consensus de Washington » figure en bonne place la déréglementation et l’austérité budgétaire. Les privatisations massives  des entreprises publiques  sont engagées et l’Etat se retire également de certains secteurs clés comme l’éducation et la santé.

Les résultats de ces réformes structurelles sont assez biaisés car les pays qui ont scrupuleusement appliqué les dix principes du « Consensus de Washington » ont vu leur situation économique se dégrader alors que ceux qui ne l’ont respecté que partiellement s’en sorte pas mal, à l’image de certains pays asiatiques.[12] Les initiatives apparues ultérieurement telles que l’initiative des pays pauvres très endettés et le « consensus de Monterrey » en 2002 prouvent largement l’échec du consensus de Washington mais le modèle de développement qu’il prônait reste toujours d’actualités. Et l’exacerbation de la concurrence entre les entreprises qui atteignent des tailles gigantesques pose des défis de productivité.

§2. L’amélioration de la productivité des entreprises

La compétition qu’la mondialisation  engendre l’exacerbation de la concurrence entre les entreprises ; celle-ci doivent constamment chercher à être la plus productive sur le marché. La productivité est « le rapport, en volume, entre une production et les ressources mise en œuvre pour l’obtenir ».[13] Il s’agit pour les entreprises de produire la même quantité de biens ou de services à l’aide d’une quantité toujours plus faible de facteurs de production. En réalité plusieurs facteurs à la production d’un bien ou d’un service, mais la productivité est évaluer généralement en fonction du capital ou le travail. Ainsi pour évaluer la productivité du travail, il est fait recours au salaire horaire.[14] Une simple comparaison du salaire horaire dans deux pays permet d’avoir une idée sur le niveau de compétitive des biens produits par leurs entreprises. Ainsi, le salaire horaire s’élève à 8,38 euro en France alors qu’il est seulement de 1, 37 euro en Chine ; donc les biens produits en chine sont plus compétitifs que ceux produits en France car leurs coûts finaux  seront les moins élevés.[15]  

Cette disparité de la productivité du travail entre pays développés et pays en développement est dénoncée par les premiers sous l’expression « dumping social » qui désigne « la stratégie d’un pays qui choisit de réduire les normes et les réglementations concernant le travail, la protection sociale afin d’attirer les investissements au détriment de ses voisins ».[16] Selon Bruno PALIER la prévention du dumping social est une préoccupation qui était déjà présente à l’aune de la construction européenne. Ainsi, les nouveaux Etats qui rejoignaient l’union devaient procéder à un rattrapage économique et social. « L’extension de la protection sociale ou l’harmonisation vers le haut était imposé  pour éviter la concurrence déloyale, les écarts de niveau de cotisation sociales étaient perçus comme un facteur de distorsion à la concurrence ».[17] Les pays développés, surtout en Europe, soutiennent vivement une l’extension de la sécurité sociale dans les pays en développement pour justement limiter les entorses causées par le non respect des droits sociaux sur les échanges commerciaux. Les pays en développement se montrent méfiants vis-à-vis des politiques d’extension de la sécurité sociale car ils considèrent leur attractivité en matière sociale comme un avantage comparatif qu’ils ne sont pas prêts à réduire facilement.

Quoiqu’il en soit, cette course pour la plus forte productivité ne cesse de moderniser les modes de production et cela induit des dépenses d’investissement très coûteuses dans des équipements de grande qualité. Le coût relativement élevé des nouvelles technologies de production a conduit, ces dernières années, les entreprises  à se fusionner pour  faire face à la concurrence et assurer la continuité de l’exploitation. Ainsi, en 2002, il existait 65000 firmes transnationales disposant 850000 filiales étrangères et employant 54 million de salariés.[18] 

Par ailleurs, les entreprises qui ne veulent pas moderniser leurs techniques de production procèdent à la délocalisation totale ou partielle de leur production. Plusieurs raisons peuvent justifier les délocalisations notamment le coût bas de la main-d’œuvre. Sous cet aspect la mondialisation profite à certains pays en développement qui arrivent à tirer leurs épingles du jeu en attirant les investissements directs étrangers grâce à leurs mains d’œuvres bon marché et qualifié. Elles peuvent aussi contribuer à moderniser l’économie de ces pays en favorisant l’introduction de nouvelles techniques de production qui pourront par la suite faire l’objet d’appropriation. Un autre retombé positif de cette dimension  de la mondialisation pour les pays en développement consiste à la création d’emplois par les nouvelles entreprises qui s’installent, cela contribue à réduire le chômage dans les pays hôtes. Ces avantages ne représentent qu’une face de la médaille alors que le revers comprend un tableau assez sombre.

Section 2: L’accroissement des besoins sociaux

L’accélération de la mondialisation de l’économie s’est accompagnée de celle des risques sociaux de tout genre. Les risques sociaux peuvent être définis de plusieurs manières. « Du point de vue de leurs causes, ils désignent les risques inhérents à la vie en société ; alors que sous l’angle de leurs effets, ils représentent les évènements  qui ont une incidence sur la situation économique des individus, en  suscitant une diminution du revenu ou, inversement, un accroissement des dépenses ».[19]  Il s’agit en effet des risques économiques  auxquels tous les individus réussissent difficilement à leur faire face d’où la socialisation de leur prise en charge depuis plusieurs décennies par le biais de la sécurité sociale. Le démantèlement des institutions de sécurité sociale encouragé par le processus de la mondialisation favorise l’accroissement des risques sociaux qui sont entre autres l’instabilité et la précarité en milieu professionnel d’une part (§1) et les inégalités  et l’exclusion sociale d’autre part (§2).

 

§1. L’augmentation de l’instabilité et la précarité

La mondialisation pose un vrai défi de stabilité aux travailleurs qui subissent les conséquences des restructurations intempestives dans les entreprises. En effet les entreprises, sous la pression de la concurrence, ont tendance à détruire plus d’emplois qu’elles n’en créent ou du moins de qualité médiocre ; ce qui accentue la précarité des travailleurs. A l’heure actuelle l’emploi à plein temps et à durée indéterminé, source de protection pour les travailleurs, est devenu rare à tel point que certains auteurs parlent du déclin de l’emploi salarié traditionnel (Emploi permanent, à temps complet avec des horaires réguliers et où le travail s’effectue chez l’employeur)[20] au profit des relations non salariales ou atypiques. Le marché du travail connaît, quelques années, une métamorphose sans précédant avec le passage de la sécurité du poste de l’emploi à la sécurité de l’emploi, puis à celle du marché du travail. Le défi actuel est de concilier flexibilité et sécurité  en lieu et place d’un arbitrage défavorable aux travailleurs sous forme, par exemple, de recours aux contrats commerciaux pour contourner la législation du travail.[21]

Les derniers travaux sur la sécurisation des parcours professionnels en France[22] et sur la « flexicurité »[23] sous l’égide de l’Union européenne illustrent parfaitement ce changement du marché du travail. Si une prise de conscience de cette évolution est déjà perceptible dans les pays développés qui tentent de s’adapter aux nouvelles réalités, il y’a lieu de signaler les pays en développement restent à la traine avec l’absence de véritable institutions de régulation du marché du travail. En outre, les délocalisations provoquées par la mondialisation font des victimes dans les pays développés mais elles offrent rarement des emplois décents dans les quelques pays en développement qui les reçoivent. Car il y’a lieu de signaler que beaucoup de pays en développement, notamment ceux d’Afrique subsaharienne, bénéficient très peu de ces investissements directs étrangers en raison de surtout de la faible qualification de leurs main d’œuvre. En plus de la répartition inégalitaire de l’IDE, les entreprises étrangères qui s’installent dans les pays du tiers monde se montrent généralement irrespectueuses des normes de protection sociale et insensibles aux multiples problèmes sociaux dont souffrent ces pays.

Du côté des  entreprises locales, qui doivent leur survie à l’exploitation excessive d’une main d’œuvre faiblement qualifiée, c’est leur informalisation qui prend de l’ampleur.[24] L’économie de la plus part des pays en développement se compose de deux segments : une frange formelle dans laquelle les travailleurs bénéficient d’une protection relative et une majorité informelle au sein de laquelle le droit est absent. Cette distinction devenue classique entre économie formelle et économie informelle simplifie un phénomène qui en réalité assez complexe. Il existe une multitude de définitions de ce phénomène mais l’absence de protection juridique est un critère important d’informalité. L’absence d’une définition unanime prouve que  « l’informel » ou « le structuré » correspond d’avantage à des comportements et situations mouvants qu’à des réalités économiques, spatiales ou sociales figées.[25] Depuis quelques années l’extension de la sécurité sociale à ces travailleurs figure comme une priorité dans l’agenda du BIT, mais nous ne disposons pas d’assez d’informations sur ce phénomène en Afrique subsaharienne car la majorité des travaux déjà effectués l’ont été dans les pays d’Amérique latine ; la transposition des résultats de ces travaux aux autres pays en développement ne promet pas un résultat satisfaisant.

§2. L’accroissement des inégalités, de la pauvreté  et de l’exclusion sociale

Les inégalités traduisent l’absence d’égalité. Cette notion est profondément ambigüe. Elle peut désigner théoriquement la recherche d’une égalité arithmétique entre les individus, mais cette interprétation est rejetée dans la pratique au profit d’une égalité de chances conjuguée avec la méritocratie qui conduit à tolérer les inégalités à l’arrivée.[26]  Cette interprétation n’aboutit pas aussi à un résultat totalement satisfaisant, car certains individus souffrent des handicapes intrinsèques qui les empêchent de réaliser leur potentiel.

En outre, le concept d’inégalité est multidimensionnel et entretient des liens étroits avec celui de la pauvreté qui désigne la non-satisfaction des besoins élémentaires et de l’exclusion sociale qui consiste en « la rupture du lien social »[27], avec lesquelles les frontières sont assez floues. Cependant, il semble exister entre eux une relation de cause à effet, en ce sens que la pauvreté est un facteur important d’exclusion sociale et les inégalités contribuent à maintenir dans la pauvreté d’une partie de la population. Quoiqu’il en soit ces notions révèlent une carence de justice sociale (conception qui prône la recherche d’une plus grande équité dans la répartition des richesses)[28]. Celle-ci  est un objectif que les politiques sociales cherchent à réaliser depuis un siècle.[29] Elle fait davantage appel à la morale qu’à des normes contraignantes pour assurer son respect. Dans la philosophie libérale la justice sociale est contractuelle car les individus sont censés libres et égaux. Ils cherchent la satisfaction de leurs besoins en concluant des contrats sur un marché libre. Par conséquent, tout ce qui est fruit d’un échange de volonté est considéré juste et rien ne justifie une intervention extérieure pour rééquilibrer les transactions librement consenties. C’est cette philosophie qui  continue sous-tendre la mondialisation libérale même si elle a connu quelques infléchissements qui ont permis, à une certaine époque,  le développement d’une zone d’intervention des autorités publiques. La remise en cause des techniques de redistribution organisées par la puissance publique sous la pression de la mondialisation a abouti à l’explosion de démons de la société moderne. Les avantages en termes de croissance économiques favorisés par le libéralisme économique s’accompagne de l’augmentation des inégalités au sein des Etats et entre les pays.[30]  Le fossé entre riches et pauvres ne cesse de creuser comme en témoignent les statistiques régulièrement publiées. Au niveau inter étatique, le dernier rapport du FMI paru en avril 2011,  fait état d’écarts énormes entre les pays du point de leurs produits intérieurs bruts (PIB) : les 34 pays avancés représentant seulement 15% de la population mondiale  ont réalisés, à eux seuls, 52,3% du PIB global et se sont accaparés de 63,7% des exportations des biens et de services. Les pays émergents et en développement s’arrachent le reste avec là des disparités énormes. Un pays comme la chine contribue au PIB mondial à la hauteur de 13,6% tandis que ceux d’Afrique subsaharienne regroupés (Afrique du sud et Nigéria non compris) réalisent une participation insignifiante qui s’élève à peine à 2,4%.[31]

A l’intérieur des pays les inégalités de revenu sont également importantes. Le degré de  pauvreté est un indicateur de choix pour observer les l’étendue des inégalités sociales. Selon une enquête menée par la Banque mondiale auprès d’une cinquantaine de pays, il y’auraient 2,8 milliard de pauvres dans le monde[32] et il suffit de voir le cas d’un seul pays en développement, en occurrence le Mali, pour appréhender l’ampleur de ce  phénomène à l’échelle Etatique.  Dans ce pays le taux de la pauvreté bat des records avec 63,8% en milieu urbain et jusqu’à 75% en zone rurale.[33] Quoique la pertinence de ces chiffres sur le niveau de la pauvreté et les inégalités soit discutable, en raison de la complexité du phénomène, les spécialistes s’accordent pour reconnaître la relation intime qu’elles entretiennent avec la mondialisation. Certains les analysent comme des effets naturels et temporaires propres à tout décollage économique voire à toute reforme structurelle visant à instaurer le libéralisme économique ; d’autres les considèrent comme de défaillances profondes du système économique libéral et redoutent qu’elles ne s’installent durablement.[34]

En outre, quelques rares libéraux comme Monsieur Rawls ont cherché à remédier à ces limites manifestes du libéralisme en voulant impuissamment concilier libéralisme et justice sociale. Mais sa théorie s’est trouvée limitée par le fait qu’elle laissait subsister toujours des inégalités en accordant une importance excessive à la philanthropie humaine à travers sa doctrine de « l’homme compréhensif » conscient de son devoir de solidarité envers ceux qui gagnent moins.[35] Son tentative, d’établir des limites à la poursuite de l’intérêt individuel tout en gardant une conception individualiste fondamentale, s’est avérée inopérante et un peu déconnectée de la réalité. L’échec de cette initiative a suscité le développement d’une nouvelle conception de la justice sociale. Celle-ci est présentée par Monsieur Amartya SEN pour qui, elle consiste à assurer à tous un ensemble de moyens de liberté (Capability).  Il considère la liberté individuelle comme un produit social directement lié à la justice.[36] A cet effet, il préconise la garantie d’un paquet de droits sociaux comme un rempart contre les maux que nous venons de citer et un moyen pour tout le monde d’accéder au bien-être. Contrairement à Monsieur Rawls, pour monsieur SEN l’instauration de la justice sociale ne se conçoit pas sans une intervention publique. Il accorde donc une place de choix à la responsabilité de l’Etat dans l’extension de la sécurité sociale, ce qui fait que sa proposition séduit plus les institutions internationales en charge de promouvoir les politiques de protection sociale. Mais les institutions financières internationales semblent peu disposer à instaurer une vraie justice sociale. Il en découle un conflit idéologique qui affecte inéluctablement les perspectives d’extension de la sécurité sociale dans les pays en développement et en particulier au Mali.



[1] NAHAVANDI Firouzeh, Du développement à la globalisation, Bruylant, 2005, p.233.

[2] Archives de philosophie du droit, la mondialisation entre illusion et utopie, tome 47, Dalloz, 2003, p.3.

[3] DONZELOT Jacques, « Michel Foucault et l’intelligence du libéralisme », Revue Esprit, Novembre 2005, p.67.

[4] Archives de philosophie, Ibid.

[5] Park Taey-Gyun, Barjot Dominique « W.W. Rostow et le discours sur l'économie en Corée du Sud dans les années 1960 ». In: Histoire, économie et société. 2006, 25e année, n°2. pp. 281-289. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2006_num_25_2_2599 .

[6] CLIFT Jeremy, « Consensus de Washington », Finance et développement, septembre 2003, p.9.

[7] EL KADIRI Youness et al., « Mondialisation », Rapport sur le Module environnement,  Ecole nationale supérieure des mines, Saint-Etienne, Décembre 2003-Avril 2004, p.6.

[8] « Le développement ne se confond pas avec la croissance économique, il correspond à l’ensemble des transformations techniques, sociales et culturelles qui permettent l’apparition et la prolongation de la croissance économique. La croissance est une condition nécessaire pour le bon déroulement du processus de développement, mais celui-ci est aussi indispensable à la poursuite de la croissance » in CAPUL Jean-Yves & GERNIER Olivier, Dictionnaire d’Economie et de Sciences Sociales, Paris, Nouvelle Edition, HATIER, 2008, p.134

[9] Ibid.

[10] PALIER Bruno, « L’Europe et les Etats providence », Sociologie du travail, vol.51, Issue 4, octobre-décembre 2009, pp.518-535.

[11] SPITZ Jean-fabien, « L’Etat social et la mondialisation », laviedesidees.fr, le 2 novembre 2010, p.2.

[12] BERR Eric et COMBARNOUS François, « L’impact du consensus de Washington sur les pays en développement : une évaluation empirique », Centre d’économie et du développement/IFReDE-GRES-Université Bordeaux IV, Document de travail n°100, p.8.

[14] PERETTI Jean-Marie, Gestion des ressources humaines, Paris, Vuibert, 12e édition 2004-2005, p.4-5.

[15] EL KADIRI Youness et al., op.cit., p.17.

[16] CAPUL Jean-Yves & GERNIER Olivier, op.cit., p.287.

[17] PALIER Bruno, op.cit., p.520.

[18] Ibid., p.6.

[19] DUPEYREUX Jean-Jacques, op.cit., p.7.

[20] BOURHIS Anne & WILS Thierry, « L’éclatement de l’emploi traditionnel : les défis posés par la diversité des emplois typiques et atypiques », Relations industrielles/industrial relations, Vol.56, n°1, 2001, p.72.

[21] FILALI MEKNASSI (R.),  2007, op.cit., p.9.

[22] Mme ÉDITH Arnoult-Brill, « La Sécurisation des Parcours professionnels », Rapport Conseil Economique et social français, Année 2007 - N° 12 NOR : C.E.S. X07000112V Mercredi 6 juin 2007, pp.190.

[23] « La flexicurité désigne le passage d’une sécurité fondée sur la relation d’emploi dans les entreprises et le secteur public à une sécurité complémentaire à la première apportée par la politique de l’emploi ou par de nouveaux droits sociaux extérieurs aux entreprises » in AUER Peter, « La sécurité du marché du travail : comment conjuguer flexibilité et sécurité pour l’emploi décent », Cahiers de l’économie et du marché du travail, BIT, 2008/2, p.3.

[24] BIT, « Travail décent et économie informelle », première édition 2002, p.1.

[25] FILALI MEKNASSI (R.),  2007, op.cit., p.10.

[26] CAPUL Jean-Yves & GERNIER Olivier, op.cit., p.161-164.

[27] Ibid., p.211-213.

[28] Ibid.

[29] Paragraphe II de la déclaration de Philadelphie de 1944 : « …une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale… » ;  Cet objectif a été réaffirmé par la Déclaration de l’OIT sur la justice sociale pour une mondialisation équitable

[30] Jean-Pierre CLING et Denis COGNEAU « Quel est le lien entre croissance et inégalités ? » Alternatives Economiques - Hors-série n°53 - Juillet 2002, p.4.

[31] FMI, « Perspectives de l’économie mondiale », Avril 2011, www.imfbookstore.org, p.83.

[32] GODINOT Xavier, « Extrême pauvreté et gouvernance mondiale », ATD QUART MONDE, série Cahiers de propositions, décembre 2010, p.10.

[33]Plate-forme DESC au Mali, « Etat de la mise en œuvre du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels », Bamako, octobre 2006, p.8.

[34] DONZELOT Jacques, « Michel Foucault et l’intelligence du libéralisme », Revue Esprit, Novembre 2005, pp.60-81.

[35] MARIC Michel, « Egalité et équité : l’enjeu de la liberté », Revue française d’économie, Volume XI, n°3, été 1996, pp.95-125.

[36] MARIC Michel, op.cit., p. 104-108.

Publié dans DROIT DES AFFAIRES

Commenter cet article